Le jour où
j’ai rendez-vous avec Sam –un grand bouclé avec sa cigarette roulée au coin de
la bouche, et photographe par passion- est une de ces journées hivernales et
froides. C’est notre envie de rencontre avec l’humain
qui nous a réunis, notre envie d’agir et de voir ce qui est bien présent et
pourtant si souvent banni de notre champ visuel. Pas à pas
nous nous dirigeons vers les Pâquis, Genève. Notre but : un photo-reportage sur la vie dans les rues de la cité de
Calvin. Pas celle des businessmen courant d’un rendez-vous à l’autre, ni celle
de l’étudiant qui gravite de l’Uni au petit café du coin, mais la vie de ceux pour qui la rue est leur salon, leur chambre à coucher, leur
bureau et leur centre de loisirs.
Encore un
peu coincés et surtout très timides, nous abordons les travailleuses du sexe.
Nous ne savons pas bien choisir nos mots et dès que le terme photo franchit nos
lèvres, un « non » bien distinct ne tarde pas à venir. Elles ont toutes leurs
raisons…
« J’ai
de la famille qui ne sait pas que je fais ce travail, donc, les photos, c’est
impossible. » « Notre patron de salon ne veux pas qu’on fasse
ça… »
Mais, à
vrai dire, on n’est pas trop surpris. Cependant, ces courts instants nous
permettent quand même d’apercevoir un tout petit peu les conditions compliquées dans lesquelles elles se trouvent :
Des patrons de salon ayant trop de
droits et tout ceci légalement, l’exposition à la violence et -pour certaines- le stress de mener une vie
parallèle cachée.
Puis nous rencontrons une femme très souriante, debout, toute seule sur un
trottoir bien vide et gris. Nous échangeons quelques mots d’espagnol
et cela suffit pour créer un lien de sympathie. Nous lui expliquons
notre quête et quelle surprise, elle est d’accord de poser pour une photo. Une
photo pleine de joie de vivre !
Nous
suivons notre chemin, là où nos pieds nous portent et rencontrons
« Moustik », un jeune punk. Il
s’est fait racketté la nuit dernière. Il n’avait déjà rien et maintenant, il a
encore moins, à part un papier de sortie de l’hôpital et un œil au beurre noir.
On l’accompagne au tabac du coin. Il est en manque. C’est là qu’on
rencontre ses potes. On les suit…Et en
parlant –tout simplement- sur des escaliers, on oublie le temps. C’est un
de ces moments rares où une relation humaine est au centre. Notre apparence, notre formation, notre origine, notre passé, tout cela est
secondaire. Ce qui compte, c’est ce moment de partage que j’ai rarement vécu sur
les bancs de l'Université. En parlant, nous réalisons que, de part et d’autre, nous avons ressenti la
froideur de cette ville, cette impersonnalité, ce je-m'en-foutisme…
« A Paris, au moins les gens étaient sympas et on tenait ensemble. Ici, à
Genève, c’est chacun pour soi. » « Genève,
c’est le pire et je ne peux pas partir… »
Mais pourquoi cet isolement social ?
« Pendant la nuit, je dors avec un pote dans un immeuble qui reste ouvert,
tout en haut. Un jour, le médecin qui habite cet immeuble nous a trouvés, mais
il nous a laissés. »
« Il y a des nuits où tu ne dors
pas. »
Dormicum, la réponse magique.
Venez, on
va vous présenter à des potes !
Nous rencontrons un gars –silence-. Il part. « Lui, je le déteste, il fait sa loi. » L’ambiance devient très lourde pour un instant : on sent la violence subie.
Nous continuons notre chemin avec eux avant de leur dire au revoir et de les
voir partir dans la nuit du vendredi soir.
A la gare,
nous abordons un homme d’un certain âge, accompagné d'un ami qui -comme lui-
est bien enveloppé dans sa grosse veste et son bonnet bien chaud. Ils ont raison : alors que chacun rentre chez soi la nuit tombant, pour eux le rideau ne se ferme pas, les coulisses restent les mêmes, ils attendent le matin.
Très fier cet homme tient son accordéon. Cette rencontre
est un bon exemple pour illustrer que la langue universelle comprise partout
dans le monde est la musique. Ils ne parlent ni français, ni anglais, ni
allemand, ni espagnol… Je suppose qu’ils parlent seulement le dialecte d’un
petit village du fin fond des Balkans, mais le courant passe !
L'un d'eux joue pour nous sur son énorme accordéon qui
péclote un peu et les yeux de son collègue remplis de fatalité semblent
regarder loin, loin…
Un magnifique moment, dans la rue, sans user de
beaucoup de mots et en passant inaperçus pour tous ces gens qui passent à côté
de nous.
Après cet
après-midi avec Sam, dans la rue, je vous encourage tous à ouvrir vos oreilles,
vos yeux et vos esprits à ces tragédies, ces belle mélodies et surtout à ces
personnes vivant dans la rue.
Rebecca
Hertzog, membre de l’ASC